Dans un théâtre du réel investi, Eddy D’aranjo aborde frontalement le crime de l’inceste. À partir du témoignage poignant de son histoire personnelle, ancrée dans sa dimension familiale, Eddy D’aranjo dépasse
l'autobiographie pour explorer méthodiquement la machine infernale d'un
crime dont sont victimes 160 000 enfants par an, dans notre seul pays,
la France. Des chiffres factuels, à l'image de la
représentation qui se pare de la puissance du théâtre pour énoncer sa vérité, esthétiquement
déchirante, émotionnellement chargée.
Comment le mythe d’Œdipe peut-il encore se figurer en complexe ?
Comment peut-on encore entendre les vers de Sophocle, lorsque Jocaste conseille à Œdipe de ne pas craindre d’épouser sa mère ?
Comment peut-on encore entendre les vers de Sophocle, lorsque Jocaste conseille à Œdipe de ne pas craindre d’épouser sa mère ?
Bien des humains ont déjà rêvé
qu'ils s'unissaient à leur mère ;
N'en pas tenir compte
Rend la vie plus facile à porter.
Dans
une tentative de dénouer les nœuds d'un fil tragique, dont Œdipe Roi serait l'exemple littéraire le plus flagrant d'une occultation de la
violence que le crime de l'inceste induit, Eddy D’aranjo décharge l’inceste de sa dédramatisation poétique pour
créer sa propre forme. Par son adresse directe, portée par le timbre
d’une voix volontairement posée, un monotone qui se fait l’écho d’une
fausse plénitude,
il brûle le plateau et crée, qu’il le veuille ou non, la catharsis.
Eddy D’aranjo s'entourent des comédiens Clémence Delille, Marie Depoorter,
Carine Goron et Volodia Piotrovitch d'Orlik pour prendre en
charge à tour de rôle le récit.
Découpée
en deux premières parties, celle du témoignage, puis celle de
l'enquête, éclairée par les lumières crues d'Édith Biscaro, la
représentation se fait l'espace de la parole, frontale, intime. Le
spectateur recueille le témoignage du metteur en scène, ici acteur de sa propre tragédie.
À l'instar de l'ouvrage de Camille Kouchner, la perspective n'est pas celle de la victime directe, mais celle d'un
frère qui témoigne de la déflagration du crime d'inceste.
Debout
face à nous puis assis à son bureau, Eddy D’aranjo se joue des codes
du true crime et verse au dossier, brochures de presse, actes de
naissance, extraits de procès verbaux, notes typewritées et
conversations enregistrées avec sa famille. Puis une lettre, celle de
Jeanne, sa grand-mère.
Peu à peu, la quête de vérité du metteur en scène rejoint la tragédie d’Œdipe. S'il ne cherche pas tant à faire surgir le secret, mais à
rendre intelligible, rationnelle, une histoire familiale bancale, le
curseur se déplace chaque fois un peu plus dans l'inimaginable. Toi dont les yeux voient, tu ne vois rien de ta misère.
Dans
une tentative de détacher la représentation d'un schéma narratif
uniquement centré sur la forme de l'adresse directe, Eddy D’aranjo convoque la figure de sa grand-mère et donne corps à sa troisième
partie. Pour projeter sa propre perception, sur cette figure centrale
d'un arbre généalogique défaillant, il utilise le flou de la
caméra. Une mise à distance qui convoque alors un récit fictionnel,
documenté non plus d'archives personnelles mais des luttes portées par
les mouvements féministes.
Eddy
D’aranjo se réapproprie l'image de sa grand-mère pour la
représenter sujet de sa propre vie. Faire de l’origine du mal, une
victime tangible d'un système de domination patriarcal, une héroïne.
La force de la représentation est de construire un récit personnel en convoquant des références multiples,
la parole d'Eddy
D’aranjo subtilement croise les récits de Neige Sinno, Camille Kouchner,
Christine Angot, Édouard Louis, qui surgissent en réminiscences contiguës à chaque recoin du récit.
En
convoquant tous les possibles du théâtre, le récit, l’enquête, la
performance, la projection, Eddy D’aranjo fait de la scène un espace d'expression symbolique. En déconstruisant le mythe, Œdipe redevient une
histoire à regarder en face. Intense, la performance ne détourne pas
les yeux, et c’est précisément là que
résident sa force, sa nécessité, et l’expression d’une beauté née de la
vérité crue.
Œdipe Roi d’après Sophocle - texte et mise en scène Eddy D’aranjo jusqu'au 22 février 2026 à l'Odéon Théâtre de l'Europe
Avec : Edith Biscaro, Eddy D’aranjo, Clémence Delille, Marie Depoorter, Carine Goron, Volodia Piotrovitch d'Orlik
dramaturgie : Volodia Piotrovitch d’Orlik
dramaturgie : Volodia Piotrovitch d’Orlik
collaboration artistique : William Ravon
scénographie, costumes : Clémence Delille
création lumière : Edith Biscaro
création vidéo : Pierre Martin Oriol
création son : Martin Hennart
assistanat à la mise en scène : Margot Papas
assistanat à la scénographie et aux costumes : Zoé Gaillard
production : Odéon Théâtre de l’Europe
Sophie Trommelen, vu le 7 février 2026 à l'Odéon -Théâtre de l'Europe

