Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville met en scène Le Cercle de craie caucasien en un souffle épique nourri de la magie du conte. Une fable qui célèbre la bonté et convoque la justice.
Après Le Songe d’une nuit d’été, Emmanuel Demarcy-Mota s’empare de la pièce de Bertolt Brecht, présentée en 1955 par le dramaturge allemand et le Berliner Ensemble sur la scène du Théâtre des Nations, aujourd’hui Théâtre de la Ville. L’adaptation poursuit un cercle que l’on souhaite infini, celui d’une transmission exigeante et pleinement ouverte à son public. La première impression au sortir de la représentation, et le mot n’est pas galvaudé, est celle de l’accessibilité, du perceptible. Sans jamais trahir le texte ni céder à la facilité, la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota donne à voir et à entendre la fable brechtienne avec une fluidité saisissante.
La faible adopte le faible.
Exit le prologue. En ce jour de Pâques, dans l'ancien Caucase, le gouverneur est assassiné. Plus attentive à sa garde-robe qu'à son propre fils, la veuve du dictateur fuit la révolte, abandonnant derrière elle le nouveau-né. Malgré la peur et la panique, Groucha, servante au palais, ne peut se résoudre à laisser l’enfant à son sort. Ce destin, elle l’embrasse, prend l’enfant dans ses bras et l’entraîne dans un périple mené envers et contre tous les dangers.
J'aurai dû partir vite le jour de la révolte maintenant je suis l'idiote. Si Groucha se nomme elle-même idiote, marquée du sceau de l’infamie, jeune fille-mère sur les routes des montagnes caucasiennes, c’est surtout sa générosité instinctive, spontanée, qui guide ses actes et fonde sa résistance.
De ce périple, Emmanuel Demarcy-Mota en figure les épreuves à travers un décor en mouvement, où surgissent les forêts caucasiennes, les cols abrupts, les petites cabanes de fermiers. La lumière de Thomas Falinower et les créations musicales d’Arman Méliès composent l’espace sublimé de la fable.
Accompagnée de ses partenaires de la troupe du Théâtre de la Ville Marie-France Alvarez, Ilona Astoul, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Edouard Eftimakis, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérald Maillet, Ludovic Parfait Goma et Jackee Toto, Élodie Bouchez, incandescente, incarne le destin de cette femme sans cesse pourchassée, malmenée mais assurée du chemin qu'elle emprunte.
Révolutionnaires, soldats, fermiers, chacun des comédiens incarne un caractère nettement identifiable, subtilement esquissé par les costumes de Fanny Brouste, les masques de Brunot Jouvet, sans que jamais le trait ne soit exagéré. La fluidité de l’ensemble tient autant de la mise en scène qu'à l'incarnation des personnages qui réactivent la fable par la puissance d'une cohérence scénique.
Peu à peu, Emmanuel Demarcy-Mota transforme le plateau en espace où s’éprouve la justice.
La guerre achevée, la veuve revient réclamer son enfant, bien de succession, se confrontant à l’amour inconditionnel de Groucha, qui n’a jamais envisagé l’enfant autrement que comme un être à chérir.
Azdak, écrivain public aux marges du pouvoir, nommé juge par le Grand-Duc qu’il a protégé comme un simple fugitif, doit trancher. Figure paradoxale et profondément brechtienne, porté magistralement par Valérie Dashwood, il incarne une justice décalée, populaire, irrévérencieuse, mais viscéralement humaine.
Il soumet la mère de sang et la mère de cœur à l’épreuve du jugement de Salomon. L’enfant reviendra à celle qui saura l'extraire du cercle de craie.
Groucha se refuse à le faire souffrir. Par ce geste de retenue, elle signe la preuve irréfutable de sa légitimité. Le verdict d’Azdak est implacable, la sagesse l’emporte sur l’avidité, et la justice, ici, se mesure à l’aune de l’humanité plutôt qu’à celle du pouvoir.
Emmanuel Demarcy-Mota choisit la clarté, le mouvement et la chair des
comédiens pour faire advenir la justice comme une évidence scénique. La force du propos brechtien ne s’impose pas par le discours, mais par la puissance du plateau.
En donnant à voir plutôt qu’à démontrer, l'adaptation fait du Cercle de craie caucasien un théâtre pleinement vivant, limpide, où la fable retrouve sa vocation première, éclairer le monde.
Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht mise en scène d'Emmanuel Demarcy-Mota jusqu'au 20 février 2026 au
Théâtre de la Ville.
Crédit photos : Jean- Louis Fernandez
Traduction en français : Georges Proser
Mise en scène : Emmanuel Demarcy-Mota
Collaboration artistique et assistanat à la mise en scène : Julie Peigné
Scénographie : Natacha le Guen de Kerneizon, assistée de Celine Diez
Costumes : Fanny Brouste assistée de Lucile Charvet
Lumières : Thomas Falinower, Emmanuel Demarcy-Mota assistés d’Erwan Emeury
Musique : Arman Méliès
Son : Flavien Gaudon, Victor Koeppel
Vidéo : Renaud Rubiano, assisté de Yann Philippe
2e assistante mise en scène : Judith Gottesman
Coaching acteurs : Jean-Pierre Garnier
Objets de scène : Erik Jourdil assisté de Marie Grenier
Maquillage et coiffures : Catherine Nicolas assistée de Sophie Douchez
Masques : Brunot Jouvet assisté de Fanny Grappe
Régisseur principal de scène : Romain Cliquot
Dramaturgie et documentation : François Regnault, Bernardo Haumont
Avec la Troupe du Théâtre de la Ville : Élodie Bouchez, Marie-France Alvarez, Ilona Astoul, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Edouard Eftimakis, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérald Maillet, Ludovic Parfait Goma, Jackee Toto
Direction technique : Lionel Spycher
Régie générale : Léo Garnier, Alexandre Vincent
Régie scène : Romain Cliquot, Léo Cortesi, Salihina Kebe, Yann Leguern
Régie vidéo : Vladimir Demoule, Steven Guermyet
Régie lumières : Olivier Dahan-Wekslelmann, Bertrand Saillet Régie son Justin Parsy
Régie micros : Lucie Beguin, Joséphine Galibert, Camille Marotte, Manon Poirier, Axeline Thiebaut
Réalisation costumes : Vera Boussicot, Melisa Leoni, Inès Neu, Emma Sanvoisin
Stagiaire costumes : Jeanne Chotard
Stagiaire masques : Lucie Charrier
Habilleuses : Ninon de Bernardi, Valérie Coué-Ouzeau, Marion Fanthou, Séverine Gohier, Inès Neu, Anne-Alix Rolland
Accessoiristes : Claire Landas, Robert Ortiz Cintriers Germain Cascales, Mohamed Elasri, Marc Hutchinson
Constructeur : Aladin Jouini
Machinistes : Mauson Akhtar, Amelie Bertrand, Julie Chouraqui, Élisa Couvert, Christian Delaplane, Rémi Lacombe, Hervé Léon, Olivier Meyrand, Victoria Oliva, Dejan Varesic
Gréeurs machine de vol Kevin Raymond, Timothéo Rothschild, Arthur Vogel
Électriciens : Maxime Jeunesse, Elliott Legrain, Vincent Tedesco, Ivan Vignaud
Construction décor : Espace & Compagnie Harnais François Pelaprat, Point de suspension Vol CATS engineering
Administration de production et diffusion : Laurence Charlotte Larcher
Chargée de production : Romane Reibaut
Assistant de production : Idris Sib
Communication/presse : Audrey Burette
Et avec toutes les équipes techniques et administratives du Théâtre de la Ville.
Production : Théâtre de la Ville-Paris.
La pièce Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht (traduction de Georges Proser) est publiée et représentée par L’ARCHE – éditeur & agence théâtrale. www.arche-editeur.com
Création au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt le 28 janvier 2026
Sophie Trommelen, vu le 3 janvier 2026 au Théâtre de la Ville.