Willy Protagoras enfermé dans les toilettes de Wajdi Mouawad

 

Pour sa dernière création en tant que directeur du Théâtre de la Colline, qu’il dirige depuis dix ans, Wajdi Mouawad choisit un geste de retour aux sources. Il met en scène Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, la toute première pièce qu’il écrivit à l’âge de dix-neuf ans. Un texte de jeunesse, radical, excessif, que Mouawad revendique aujourd’hui comme l’acte fondateur de sa rencontre avec le théâtre, un lieu de liberté absolue, de parole déliée, de résistance.

Écrite dans le contexte de la guerre civile libanaise, alors que le pays est ravagé par l'ingérence syrienne, israélienne, américaine et française, la pièce s’inspire de l’actualité politique de l’époque, notamment de l’enfermement du général Aoun dans le palais présidentiel. Mouawad transpose cette situation dans une fable burlesque. Willy Protagoras décide de se barricader dans les toilettes de l’appartement familial. Un geste absurde, dérisoire, et pourtant profondément politique. Il s’enferme, et cela, littéralement fait chier tout le monde.
 
Contrairement à sa sœur Nelly, qui choisit la fuite, piano sur le dos, Willy s'enferme dans ses convictions, ses certitudes, sa lumière. Il refuse de céder l’appartement familial à la famille Philisti-Ralestine qui l’a envahi. Il refuse de céder, tout court. Micha Lescot incarne Willy avec une présence instinctive et magnétique, oscillant entre l’anti-héros burlesque et le résistant tragique. Entre le Baron perché de Calvino et l’attente vaine beckettienne, Willy affirme sa colère, sa naïveté, sa radicalité.
 
Pièce de l’adolescence et de la colère, du n’importe quoi, que Wajdi Mouawad revendique comme synonyme de liberté absolue, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes assume ses débordements. Références scatologiques, langage cru, situations grotesques : le plateau devient ici un champ de bataille. Le burlesque ne désamorce jamais la violence, il la révèle autrement, par l’excès et la dérision. Théâtre de troupe, profondément choral, le spectacle réunit Lionel Abelanski, Éric Bernier, Pierre-Yves Chapalain, Gilles David, Lucie Digout, Marceau Ebersolt, Jade Fortineau, Delphine Gilquin, Julie Julien, Nelly Lawson, Micha Lescot, Mireille Naggar, Johanna Nizard, Milena Arvois, Tristan Glasel, Swann Nymphar, Gabor Pinter, Tim Rousseau, Lola Sorel, ainsi que le musicien M’hamed El Menjra. Ensemble, ils composent une fresque collective où les corps s’agitent, s’affrontent, se débattent dans un chaos jubilatoire.
En filigrane, la pièce interroge le droit d’un peuple à disposer de lui-même. Willy veut disposer de son appartement, ce bel appartement à la vue sur la mer, face aux notaires, aux envahisseurs, aux démolisseurs. Un combat intime qui devient politique, un refus obstiné de l’effacement.

Quarante ans après ses débuts, Wajdi Mouawad ne cherche pas la démonstration. Il signe un geste incandescent, brut, parfois maladroit, mais nécessaire. Willy Protagoras enfermé dans les toilettes célèbre l’urgence du cri, la vitalité d’un théâtre qui ose tout.



Willy Protagoras enfermé dans les toilettes de Wajdi Mouawad jusqu'au 8 mars 2026 à la Colline-Théâtre National.

Crédit photos : Simon Gosselin. 

Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad
avec Lionel Abelanski, Éric Bernier, Pierre-Yves Chapalain, Gilles David de la Comédie Française, Lucie Digout, Marceau Ebersolt, Jade Fortineau, Delphine Gilquin, Julie Julien, Nelly Lawson, Micha Lescot, Mireille Naggar, Johanna Nizard et Milena Arvois, Tristan Glasel, Swann Nymphar, Gabor Pinter, Tim Rousseau, Lola Sorel de la Jeune troupe de La Colline et le musicien M'hamed El Menjra dramaturgie Charlotte Farcet
assistanat à la mise en scène : Valérie Nègre
scénographie :Emmanuel Clolus
lumières : Éric Champoux
composition musicale : Pascal Sangla
son : Sylvère Caton et Michel Maurer
costumes : Emmanuelle Thomas assistée d'Anne-Emmanuelle Pradier
maquillages et coiffures : Cécile Kretschmar assistée de Mélodie Ras
suivi de texte : Dena Pougnaud 
fabrication des accessoires et décor : ateliers de La Colline

La première version du texte a été publiée en 2005 aux éditions Leméac Actes Sud-Papiers

Sophie Trommelen, vu le 24 jnvier 2026 à la Colline - Théâtre National.