En descendant dans les profondeurs du Palais des Papes, explorant la partie invisible de ce lieu emblématique à la charge historique imposante, Julien Gosselin entraîne le spectateur dans une vaste traversée littéraire inspirée de l'œuvre de Roberto Bolaño. Construite comme une enquête aux ramifications multiples, Maldoror explore les zones troubles où se rencontrent littérature, violence politique et fascination pour le mal.
La musique électro sature les entrailles du Palais des Papes. Sur les trois écrans géants qui encerclent la Cour d'honneur, Julien Gosselin convoque un à un les écrivains de la série de portraits fictifs de Roberto Bolano qui composent la littérature nazie en Amérique. La succession d'interviews prend une dimension terrible, lorsque, mis face à leurs contradictions, les auteurs affichent au mieux leur surprise, au pire un détachement, occultant ou assumant avec une inquiétante désinvolture leurs positions fascisantes. La démonstration est glaçante.
Puis vient la rupture. Brisant définitivement le quatrième mur, Julien Gosselin nous plonge en immersion dans le Chili des années 70, quelques jours avant le coup d'État d'Augusto Pinochet. DJ set et open bar, le spectateur est invité à rejoindre la scène et à partager l'effervescence intellectuelle d'un groupe de jeunes poètes de l'université de Concepción. Au cœur de cette jeunesse qui croit encore au pouvoir des mots, une inquiétude sourde grandit. Les sœurs Garmendia ont disparu. Les soupçons se portent peu à peu sur Alberto Ruiz-Tagle, personnage central d'Étoile distante, poète fascinant et inquiétant qui prolonge la galerie des écrivains monstrueux imaginés par Bolaño.
Utilisant la caméra portée pour filmer au plus près ses interprètes, Julien Gosselin bouscule les codes de la représentation avec une intensité prégnante. Entre maîtrise des codes du cinéma et occupation inattendue de l’espace, le regard circule entre les spectateurs, verre à la main, et les acteurs qui performent. Le spectateur devient partie prenante de cette expérience immersive où la fiction semble déborder à chaque instant.
Dans un dernier mouvement, l'enquête reprend. Vingt ans plus tard, en 1993, Bolaño est confronté aux fantômes du passé, interrogé par une journaliste et un enquêteur qui tentent de reconstituer le parcours d'Alberto Ruiz-Tagle. Julien Gosselin fait alors émerger, à travers la figure du criminel, une réflexion plus vaste sur les liens troubles entre littérature, engagement politique et violence historique.
Fulgurances de formes, de langues et de registres, Maldoror déploie une théâtralité sans cesse bouleversée et d'une cohérence sublime. Sans jamais rivaliser, théâtre, cinéma, performance et installation habitent la Cour d'honneur du Palais des Papes dans un dialogue constant. Si l'on retrouve certains principes formels déjà à l'œuvre dans Extinction, Julien Gosselin affirme une fois de plus sa singularité qui ne cesse de se réinventer.
Porté par les comédiens Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde, et les cadreurs Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel, Maldoror impressionne autant par son ampleur que par sa maîtrise.
Maldoror d'après Roberto Bolaño, Lautréamont de Julien Gosselin du 4 au 12 juillet dans la cour d'honneur du Palais des Papes dans le cadre du Festival d'Avignon 2026
Crédit Photos : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
https://festival-avignon.com/fr/edition-2026/programmation/maldoror-354965
Production : Odéon Théâtre de l’Europe (Paris)
Coproduction : Festival d’Avignon, Comédie de Genève, Maison de la Culture d’Amiens, Onassis Stegi Athènes Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National
Soutien : Fondation Odéon Théâtre de l’Europe et pour la 80e édition du Festival d’Avignon : Spedidam L’oeuvre de Roberto Bolaño est représentée par la Wylie Agency.
Sophie Trommelen, vu le 4 juillet 2026 dans la Cour d'honneur du Palais des Papes.

