Hamlet de Shakespeare - mise en scène Johan Simons

Avec une élégance rare, de son regard d’esthète, le directeur artistique du Schauspielhaus Bochum, Johan Simons, invité par le Théâtre Nanterre- Amandiers, met en scène une adaptation éminemment subtile d'Hamlet de William Shakespeare et parvient, de cette pièce si montée, si vue, à en toucher le cœur.

Le metteur en scène néerlandais dépasse la simple tentation d’une énième adaptation contemporaine. Pour faire résonner le texte magistralement adapté par Joroen Versteele, il convoque l’épure de sa mise en scène et l’intensité du jeu des acteurs sur lesquels se concentre toute l'essence du dispositif.
Débarrassant Hamlet de ses velléités de vengeance, Johan Simons centre la tragédie sur une quête plus vertigineuse encore, celle de la vérité. Exit le prince vengeur, Hamlet se figure comme un être condamné à la lucidité, chargé malgré lui dans sa malédiction, d'être venu au monde pour le remettre en ordre.
 
Chez Johan Simons, tout fonctionne avec évidence. Les décalages de genre ou d’âge dans la distribution deviennent insignifiants tant la quintessence de la représentation les dépasse. Peu importe l’adjectif choisi pour qualifier la performance des comédiens, il serait aussitôt réducteur. Sandra Hüller,  Stefan Hunstein, Mercy Dorcas Otieno, Bernd Rademacher, Dominik Dos-Reis, Gina Haller, Konstantin Bühler, Victor Ljdens, Alexandre Wertmann, Jing Xiang et Ann Göbel, tous  impressionnants dans leur partition, composent les singularités de cette grande famille shakespearienne profondément dysfonctionnelle.

La troupe s’empare avec acuité de la posture tragique des caractères. Du personnage d'Hamlet, Sandra Hûller  en révèle le désespoir qui se figure alors dans une folie feinte. Hamlet  porte sa folie comme un masque, une distance nécessaire, comme si la déraison est la seule manière possible pour Hamlet de se préserver de celle des autres.
 
Les comédiens font corps avec le décor et occupent l’espace comme les angles vertigineux d’une figure géométrique. Entre l’imposante sphère lumineuse qui éclaire l’avant-scène et les reflets mordorés d’un immense rectangle de cuivre suspendu, les éléments du décor et les personnages se confondent dans une même architecture sensible. 
La chorégraphie des corps se joue alors par frémissements, bruissement fragile lorsque les mains d’Hamlet et d’Ophélie s’effleurent, tension glacée lorsque la reine toise la jeune femme, alignement asphyxiant lorsque Hamlet se retrouve pris entre son oncle et sa mère. Parfois, les corps dessinent un triangle parfait quand Ophélie, Hamlet et la reine Gertrude s'observent depuis un angle dont la distance vertigineuse creuse l’abîme.

Les magnifiques créations sonores de Mieko Suzuki et la présence au plateau du musicien Lukas Tobiassen emplissent la scénographie de Johannes Shütz qui figure toujours un peu plus la solitude d’Hamlet. Chez Johan Simons, le prince du Danemark n’est pas seulement celui qui doute, il est celui qui voit trop clair dans un monde qui refuse de se regarder en face.

Incontournable, l'adaptation d'Hamlet de Johan Simons, portée par une distribution remarquable, prouve que Shakespeare a encore beaucoup à nous dire. 


Hamlet De William Shakespeare avec des extraits du Hamlet-machine de Heiner Müller au Théâtre Nanterre- Amandiers du 11 au 15 mars 2026.

Adaptation :  Jeroen Versteele
Mise en scène : Johan Simons
Avec : Sandra Hüller, Stefan Hunstein, Mercy Dorcas Otieno, Bernd Rademacher, Dominik Dos-Reis, Gina Haller,Konstantin Bühler,Victor Ljdens, Alexandre Wertmann, Jing Xiang, Ann Göbel
Costumes et scénographie :  Johannes Schütz
Musique :  Mieko Suzuki
Assistant musique et conception sonore : Lukas Tobiassen
Directeur du son : Will-Jan Pielage
Lumières : Bernd Felder
Dramaturgie : Jeroen Versteele
Assistante : Dramaturgie Felicitas Arnold
Traduction :  Angela Schanelec et Jürgen Gosch et Jean Jourdheuil pour Hamlet-Machine
 
Avec le soutien de l'association Freundeskreis
Production : Schauspielhaus Bochum
 
Sophie Trommelen, vu le 14 mars 2026 au Théâtre Nanterre-Amandiers