Le Moine Noir de Kirill Serebrennikov d'après Tchekhov

 



Kirill Serebrennikov ouvre la nouvelle saison du Festival d’Avignon et présente dans la Cour d’honneur du Palais des Papes son adaptation de la nouvelle de Tchekhov, le Moine Noir. 

Kovrine, intellectuel surmené trouve refuge dans la maison de celui qui l’a élevé, Péssôtski. Il s’éprend alors de Tania, la fille de Péssôtski, avec qui il passe ses journées dans les allées du verger. C’est alors que le Moine noir, sorti tout droit de sa légende, lui apparaît. Désigné comme l'élu par le Moine, Kovrine se laisse emporter par l’extase de ces hallucinations. Il sombre alors dans une folie extatique. Marié à Tania qui décide de l’interné, soigné au petit-lait, Kovrine sombre dans une déprime sans fond qui l’empêche de travailler et de redevenir l’intellectuel qu’il était.

Déstructurant le texte en quatre tableaux, Kirill Serebrennikov démultiplie les perspectives et nous ouvre les portes de la nouvelle énigmatique et fantasmagorique du dramaturge russe.
Réécrivant la nouvelle du point de vue de Péssôtski, de Tania, de Kovrine puis du Moine noir, Kirill Serebrennikov éclaire la nouvelle de cette distance dramaturgique.
 
Sur la scène trois serres translucides à la charpente apparente constituent la maison autour de laquelle se déploie le jardin imaginaire. 

Le premier tableau donne une lecture froide et distanciée de la pièce. C’est le point de vue de Péssôtski, interprété par Bernd Grawert. Chef d’orchestre de son verger qui s’embrase de couleurs flamboyantes au lever et au coucher du soleil, il assiste à l’échec du mariage de sa fille, à la dislocation du couple en qui il avait placé tous ses espoirs. Dépassé, il se raccroche à ses terres, dans une inquiétude devenue obsédante.
 
Le deuxième tableau met en scène la nouvelle du point de vue Tania, interprétée par Viktoria Miroschnichenko. La présence des estivants, les chants, la musique et la danse, illuminent alors la scène et transcrivent la sensibilité de Tania qui aspire à autre chose, peu inspirée par les précis d’horticulture de son père. Kovrine est l’espoir d’un ailleurs et son mariage devient une fête annonciatrice d’une nouvelle vie.
Cet espoir s’effondrera avec la maladie de Kovrine. ‘Je t’ai pris pour un homme extraordinaire mais tu n’étais qu’un fou '
Et c’est là tout le nœud de la nouvelle dont s'empare Kirill Serebrennikov, qu’est-ce qu’un homme extraordinaire ? 
Quelle chance ils ont eue, Bouddha et Mahomet, ou bien Shakespeare que leurs petites familles ne les aient pas soignés. 
Quelle folie se cache derrière un homme extraordinaire ? 
Mirco Kreibich, Filipp Avdeev et Odin Biron essaieront de répondre à la question existentielle du Moine Noir.
Kirill Serebrennikov, déstructure la pièce jusqu’au rôle de Kovrine interprété par les trois acteurs, allemand, russe et anglais.
 
Le troisième tableau, celui consacré aux ressentiments de Kovrine, explicite l’état d’extase dans lequel il se trouve. Sa folie, éclairée par les apparitions du Moine noir et leurs longues discussions sur le génie de l’esprit, le pousse toujours plus loin dans l’ivresse. Plus l’homme est élevé plus il est libre. La liberté n’est qu’une illusion mais il vaut mieux vivre dans cette grande illusion. Je suis heureux, je n’ai pas de cafard. Je ne dors plus mais je ne m’ennuie pas.
L’internement aura raison de sa folie et de son génie. Kovrine, enduit de peinture noire, de cette substance mystique qui suinte de ses échanges avec le moine noir, se retrouve, nu, lavé, karcherisé par les instances médicales. Ce lavage de cerveau, les promenades, le repos et le petit-lait le transforme en homme médiocre, qu’il exècre.
 
Se déploie alors la partition du Moine noir. Kirill Serebrennikov,saisit l’insaisissable.
La danse et la musique opératique exultent l’indéfinissable, l’indicible. C’est à travers la danse que s’explicite toute la puissance du Moine Noir. L'armée sombre et mystique des moines noirs qui semblent se multiplier à l'infini tournoie jusqu'à la transe comme autant de projections d'un monde intérieur foisonnant.
 
Kirill Serebrennikov, pousse la nouvelle jusque dans ces derniers retranchements. Décortiquant les perceptions de chacun des protagonistes, confrontant les points de vue, il met en scène une approche limpide de la nouvelle de Tchekhov qui s'achève par la mort de Kovrine, tiraillé par ce déséquilibre entre la normalité attendue et son génie créateur.
Kirill Serebrennikov, entouré de la troupe Thalia Theater d’Hambourg, délivre une vision dense et éclairée de la nouvelle de Tchekhov. 

La narration, le chant, la danse et la vidéo nous emportent dans ce tourbillon où le ressenti dépasse le langage.
Saisissant l'impalpable, Kirill Serebrennikov,nous entraine dans les tourments de cet homme malade de bonheur, qui meurt de trop de médiocrité.

 

 

Le Moine Noir de Kirill Serebrennikov d’après Anton Tchekhov au Palais des Papes dans le cadre du Festival d'Avignon 2022

Texte, mise en scène et scénographie Kirill Serebrennikov.

Avec:  Filipp Avdeev, Bernd Grawert, Mirco Kreibich, Viktoria Miroschnichenko, Gabriela Maria Schmeide, Gurgen Tsaturyan, et les chanteurs Genadijus Bergorulko, Pavel Gogadze, Friedo Henken, Sergey Pisarev, Azamat Tsaliti, Alexander Tremmel, Vitalijs Stankevics, et les danseurs Tillmann Becker, Arseniy Gordeev, Andrey Ostapenko, Aleksei Sidelnikov, Ilia Manylov, Andreï Petrushenkov, Ivan Sachkov, Daniel Vliek
Collaboration à la mise en scène et chorégraphie : Ivan Estegneev, Evgeny Kulagin Musique Jēkabs Nīmanis
Direction musicale : Uschi Krosch
Arrangements musicaux : Andrei Poliakov
Dramaturgie : Joachim Lux
Lumière : Sergey Kucher
Vidéo : Alan Mandelshtamm
Costumes : Tatiana Dolmatowskaïa
Assistanat à la mise en scène : Anna Shalashova
Traduction en allemand / Yvonne Griesel
Traduction en français pour le surtitrage : Daniel Loayza, Macha Zonina
Traduction en anglais pour le surtitrage : Lucy Jones
 
Production : Thalia Theater (Hambourg)
Coproduction :  Festival d’Avignon avec le soutien du ministère de la Culture 
Avec le soutien du Gogol Center (Moscou), de l’Onda Office national de diffusion artistique
Avec l’aide de Michael Otto Foundation, Rudolf Augstein Foundation, Richard M. Meyer Foundation et Cybersteel
En partenariat avec Arte et France Médias Monde
 
Sophie Trommelen, vu le 11 juillet 2022 au Palais des Papes