Les Chaises d'Eugène Ionesco

 
 

 
 
 
Uniques sont ces moments où la mise en scène d'une pièce, pourtant classique, devient à ce point une véritable révélation. Quel plaisir de découvrir Les Chaises de Ionesco sous un angle neuf, une représentation qui, sans se détacher du texte, arrive à proposer une adaptation aussi originale et aboutie.
 
Un vieux, Jean-Paul Farré, une vieille, Catherine Salviat vivent sur une ile désertée, isolée, entourée d'eau. Seuls, ils construisent leur vie dans ce vide et se créent une routine qui ne tient qu'à eux.
Le vieux pourtant a un message à délivrer au monde. Dans un dernier élan, il convoque une assemblée et charge l'orateur d'être son messager et de le libérer de ce qu'il a tant à dire.
 
De ce vide du quotidien, Stéphanie Tesson en fait du plein. La monotonie devient bonheur, l'habitude, un plaisir sans cesse renouvelé.
 
Catherine Salviat et Jean-Paul Farré, que l'on ne présente plus, incarnent ce couple de petit vieux en s'écartant de tous les écueils possibles. La complicité et l'amour qui animent ce couple nous inondent et envahissent la salle d'une chaleur imparable.
L'émerveillement sans cesse renouvelé de Sémiramis qui rit aux éclats à la blague cent fois racontée par son époux et le vieux qui se roule à terre, emporté par leurs éclats de rire, offrent des moments de tendresse intenses.
Quelle magie du jeu, de la connivence et de la bonne humeur communicative !
Sémiramis est la meilleure spectatrice de cet époux qu'elle chérit et admire. Rassurant le petit vieux de ces angoisses, toujours à ses côtés, il est lui-même perdu lorsque la foule des convives fantômes les sépare.
 
L’œil pétillant, Jean-Paul Farré et Catherine Salviat nous irradient de leur talent. Dans leurs habits ocre, chaussons d'acrobates aux pieds, ils virevoltent sur la scène et portent tout l'éclat du texte de Ionesco.
Les chaises rouges du foyer du théâtre de poche se mêlent aux chaises de la salle, et le spectateur devient, dans une mise en abîme prenante, un invité parmi tant d'autres de cette conférence improbable. 
 
Dans ce dernier jour de leur vie, la vieille porte jusqu'au bout son époux, reprenant en écho la fin de ses phrases.
Complétement excités par l'arrivée des invités fictifs qui affluent, ils rebondissent à chacun des coups de sonnette et accueillent leurs convives imaginaires qui surgissent de tous les côtés.
Dans un moment de folie jubilatoire, mille sonnettes retentissent jusqu'aux cloches de Big Ben qui carillonnent.
L’apparition d'Alejandro Guerrero en orateur, délicieusement étrange et énigmatique, entérine le mystère de la conférence et porte ce message impossible à formuler.
 
L'absurde de la situation est contrebalancé par le monde imaginaire que ce couple s'est créé et auquel ce soir Stéphanie Tesson nous donne accès.
L’irréel est palpable, l'absurde cohérent, l'imaginaire amusant.
 
Le vide et l'absurde propre à Ionesco devient avec Stéphanie Tesson, Jean-Paul Farré et Catherine Salviat plein d'un amour, d'un enchantement du quotidien qui finit en apothéose.
Et si c'était cela vivre sa vie, s'accommoder de son absurdité, la prendre à contre-pied !
 

Stéphanie Tesson, Jean-Paul Farré et Catherine Salviat nous offre un moment de théâtre inoubliable et marquent pour longtemps de leur empreinte les chaises rouges du foyer Théâtre de Poche.

 




 
 
 
Les Chaises, d'Eugène Ionesco au Théâtre de Poche - Montparnasse
Mise en scène : Stéphanie TESSON
Avec : Catherine SALVIAT, Jean-Paul FARRÉ, Alejandro GUERRERO ou Jade BREIDI 
Assistante à la mise en scène : Émilie CHEVRILLON
Lumières : François LOISEAU
Costumes : Corinne ROSSI
Peinture sur costumes : Marguerite DANGUY DES DESERTS
 
Vu le 15 janvier 2022 au Théâtre de Poche - Montparnasse